Le paradoxe

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04 Nov, 2026

Le 20 juillet 1969, lorsque deux hommes se sont posés sur la Lune, l'âge moyen dans la salle de contrôle de Houston était de vingt-six ans. Le plus âgé, le directeur de vol, n'avait pas encore trente-six ans. Beaucoup de ces ingénieurs entraient au lycée quand Spoutnik avait été lancé : une technologie nouvelle avait donné une direction à leur énergie.

 

En 2036, ceux qui ont treize ans aujourd'hui en auront vingt-trois. Ils vivront avec les décisions que nous prenons maintenant sur l'intelligence artificielle et le quantique. Pourtant, lorsque nous parlons de leur avenir, ils sont rarement présents. Si nous ne donnons pas une direction à leur énergie, un écran ou un groupe s'en chargera. Nous parlons beaucoup d'eux. Parlons aussi avec eux.

 

J'ai donc voulu imaginer la vie de l'un d'eux en 2036. Mon cerveau avance en ligne droite, la technologie avance de façon exponentielle, et seule je n'y arrive pas. J'ai travaillé avec une intelligence artificielle. Pas pour qu'elle me dise l'avenir : une machine nourrie de notre passé ne le connaît pas. Pour voir plus loin, puis choisir.

 

2036

 

J’avais treize ans en octobre 2026, et l’invitation est arrivée sur le groupe de la classe, coincée entre deux mèmes : « samedi 14h, manif en centre-ville, on y va ? », avec un emoji de flamme. Moi, je ne savais pas vraiment pourquoi on manifestait. On y est allés comme on rejoint une partie en ligne déjà commencée.

 

Je n’ai rien touché, j’avais des sneakers neuves aux pieds et ma seule vraie inquiétude était de les abîmer, alors j’ai surtout filmé. La vidéo est floue et je la garde encore ; quand je la regarde, je retrouve des centaines de jeunes de mon âge au même endroit, qui avaient quelque chose à dire sans savoir encore comment le dire.

 

Ma petite sœur est née cette année-là, parmi les premiers de la génération Beta. À quatre ans, elle demandait à l’assistant de la maison des histoires de dinosaures, et elle le corrigeait quand il se trompait d’époque.

 

Au printemps suivant, Mme Morel, notre professeure de sciences, nous a proposé un autre jeu. Chacun de nous a construit, avec une IA, la molécule d’une semelle de sneakers, et j’ai cassé et refait la mienne une vingtaine de fois en riant avec mon voisin. Elle nous a expliqué que ce plastique mettrait des siècles à disparaître et que personne ne savait encore en inventer un meilleur, parce que nos ordinateurs ne simulaient pas la matière assez finement ; les machines quantiques y arriveraient peut-être un jour. Puis elle nous a demandé ce qu’on voudrait inventer, nous. Moi j’ai dit une semelle qui fond dans la mer, sans trop réfléchir, surtout pour faire rire, et ça a marché avec tout le monde sauf avec elle, qui l’a notée au tableau avec mon prénom. Ce soir-là, j’ai saoulé ma mère avec ma molécule pendant tout le dîner, et elle n’a pas touché à son téléphone une seule fois, ce qui chez nous était rare.

 

Aujourd’hui je travaille dans un labo de matériaux, et deux de mes collègues étaient aussi dans la rue ce mois d’octobre, ce qui nous fait encore rire à la pause-café. Depuis peu, les machines quantiques nous aident à calculer des molécules que personne n’arrivait à simuler. L’échantillon posé à côté de mon écran est un polymère qui se défait dans l’eau de mer en quelques semaines ; il est gris et un peu mou, personne ne voudrait le porter aux pieds, et pourtant c’est la semelle dont je parlais à Mme Morel, en moins joli.

La semaine dernière, j'étais au Palais des Festivals de Cannes, dans une salle pleine de gens qui parlaient de quantique. Beaucoup avaient mon âge. Avant de décider, ils ont voulu entendre ceux qui vivront avec leurs décisions. J'ai pris la parole. J'ai pensé à Mme Morel, et à sa question.

 

Ce garçon n'existe pas encore. Ceux qui avaient treize ans en octobre, eux, existent, et leur élan est une ressource dont nous aurons besoin. À l'Institut EuropIA, ce que nous essayons de faire avec l'intelligence artificielle, nous commençons à le faire avec le quantique : demander avant de décider.

 

Nicoletta Iacobacci, experte IA & éthique, Institut EuropIA ; fondatrice d'Ethics of Example

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<p>Nicoletta Iacobacci est chercheuse en éthique de l’intelligence artificielle. Elle enseigne à la FHNW de Bâle, conseille la Commission européenne sur l’éthique de la recherche et fait partie du réseau Women4Ethical AI de l’UNESCO. Son travail porte sur la place du jugement humain dans les décisions médiées par l’IA.</p>
Nicoletta Iacobacci

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