Magnifica Humanitas : deux encycliques, la même date

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17 Sep, 2026

Ce que Léon XIV demande à l'intelligence artificielle 

 

Le 15 mai 1891, Léon XIII signe Rerum Novarum. Autour de lui, l'Europe des usines : la vapeur, les métiers mécaniques, l'ouvrier qui se lève avant le jour et rentre le soir avec, dans le corps, la fatigue d'une machine qu'il sert plus qu'il ne conduit. Le pape regarde cet homme devenu rouage et écrit, pour la première fois, que le progrès n'a de valeur que s'il respecte la personne qui travaille.

 

Cent trente-cinq ans plus tard, jour pour jour, le 15 mai 2026, un pape qui a choisi de s'appeler Léon signe une autre encyclique. La date n'est pas un hasard, et le nom non plus. Magnifica Humanitas est la première encyclique à placer l'intelligence artificielle au cœur de la doctrine sociale de l'Église ; son titre l'annonce, sur la sauvegarde de la personne humaine au temps de l'intelligence artificielle. Là où son prédécesseur répondait à la machine à vapeur, Léon XIV répond aux algorithmes.

 

À chaque révolution industrielle, la machine va chercher un peu plus loin. En 1891, elle prenait la main, le dos, le corps de l'ouvrier. En 2026, elle atteint quelque chose de plus intime : le jugement, l'instant où une pensée se forme avant même qu'on l'ait pensée. La première révolution a fatigué les corps. Celle-ci s'installe jusque dans l'endroit où nous décidons.

 

Ce n'est pas une hypothèse. Les systèmes d'aujourd'hui, jusqu'aux agents autonomes, complètent la phrase avant qu'on l'ait finie, resserrent le choix, engagent une action avant qu'on ait décidé qu'elle nous ressemble. Chaque geste est minuscule ; ensemble, ils déplacent la décision de la délibération vers la simple confirmation.

 

Face à cela, l'encyclique ne demande pas d'arrêter les machines. Elle place au centre un seul mot, le plus simple et le plus exigeant : la dignité. Elle s'adresse « à toutes les personnes de bonne volonté », pas aux seuls croyants, et pose une exigence très concrète : que ce soient la conscience et la liberté de la personne qui discernent cette puissance et l'orientent vers le bien commun. La grandeur de l'être humain, écrit Léon XIV, ne se laisse remplacer par aucune machine.

 

Cette exigence, l'éthique de l'IA a du mal à l'entendre, parce qu'elle parle six langues à la fois en croyant n'en parler qu'une. Elle est culturelle, enracinée dans des histoires et des lieux : six manières de légiférer et de penser, que je nomme par des villes. À grands traits, elles se dessinent ainsi. Bruxelles part des droits et de leur juste proportion. Washington de la liberté de l'individu et de son choix. Pékin de la stabilité du groupe. Londres du risque catastrophique. Singapour de la conformité. Chacune a raison dans sa langue, et chacune, parce qu'elle commence par sa règle, arrive à la personne en second. Rome, elle, déplace le point de départ : elle commence par la dignité de la personne et en fait la prémisse depuis laquelle toute norme doit être pensée. C'est ce déplacement que l'encyclique porte à sa pleine voix.

 

Et voici ce que j'ai observé en confrontant les modèles à ces grammaires : sommé de tenir compte de la dignité, un modèle tend presque toujours à faire la même chose. Il la transforme en message : un bandeau, une mention, un formulaire de consentement poli. Le mot est là, bien visible, et la personne, entre-temps, n'y est plus. La grammaire de Rome a d'ailleurs sa faiblesse, et il faut la dire : elle ne finance rien. C'est ce qui la rend libre, et ce qui permet de l'écarter.

 

Ces six ne sont pas toute la carte. D'autres grammaires se forment en ce moment même, dans le monde arabe, en Inde, au Brésil, à travers l'Afrique, et elles parleront bientôt de leur propre voix. Une carte morale n'est jamais close. Mais toutes, les anciennes comme celles qui viennent, rencontrent la même question : après la réponse de la machine, est-ce encore l'être humain qui décide ?

 

Prendre la dignité comme point de départ, c'est déjà commencer à y répondre. La même technologie peut aller dans deux directions opposées. Elle peut tenir une intuition naissante assez longtemps pour que le raisonnement la rejoigne, et alors elle augmente l'humain sans le remplacer. Ou elle peut refermer l'intervalle avant qu'on le remarque, en rendant une réponse fluide qui a déjà la forme de la pensée qu'on allait avoir. L'intuition n'est pas supprimée. Elle est devancée. Rien de cela n'est une fatalité : c'est un choix de conception. Si l'on peut construire une couche qui comprime le jugement, on peut en construire une qui le protège.

 

Et cet intervalle n'est pas seulement celui du jugement. C'est aussi celui de la création : une intuition encore informe, c'est précisément là que naît ce qui est neuf, et l'esprit a besoin d'un moment inoccupé pour qu'une idée se forme. Une machine qui comble ce vide d'une réponse déjà faite ne touche pas que nos décisions. Elle touche nos inventions, et nous rend la forme d'une pensée que nous n'avons pas eue.

 

On le voit déjà dans le cinéma. Un film entièrement produit par la machine peut être impeccable, et pourtant la création s'y déplace, elle aussi, de l'invention vers la confirmation : l'auteur n'a plus inventé, il a validé, il a signé. La même technologie, dans la main d'un cinéaste, peut au contraire tenir une intuition et ouvrir une forme qu'il n'aurait pas trouvée seul. Tout dépend de qui reste, à la fin, celui qui décide.

 

Les discours habituels, eux, s'arrêtent trop tôt. Les règles disent ce que les organisations doivent atteindre, les contrôles techniques ce que la machine a le droit de faire ; aucun ne dit si l'humain doit délibérer avant que la chose arrive. Cet espace reste sans gouvernance, et c'est là que l'ingénieur et l'encyclique se rejoignent, dans le même verbe : compléter, non remplacer.

 

Un exemple. Une mère sent que son fils de douze ans s'est refermé. Ce n'est pas une idée, c'est une intuition faite d'années de présence. Avant de s'asseoir avec ce pressentiment, elle demande à un assistant comment parler à un adolescent qui se replie, et reçoit une liste de conseils justes. Mais son intuition ne portait pas sur les adolescents en général. Elle portait sur cet enfant, ce silence, ces jours-ci. La machine aurait pu l'aider après cette pensée. Elle est arrivée avant.

 

La dignité se joue là, dans ce court instant. Entre l'intuition et la réponse de la machine, il y a un moment très bref où l'on choisit, souvent sans le voir, d'accepter ou de reprendre la main. Les systèmes faits pour la vitesse referment ce moment avant qu'on le remarque. Rien ne les y oblige. On peut aussi dessiner une pause, un temps rendu à l'humain pour qu'il pense avant de confirmer. La machine n'est pas ralentie. La personne, elle, revient.

 

C'est la même dignité qu'en 1891, défendue au même endroit. L'ouvrier risquait de devenir un rouage ; nous risquons de devenir une signature, celle qui valide ce que la machine a déjà décidé. Que l'on croie ou non, sauvegarder la personne, c'est protéger ce moment silencieux où quelqu'un pense par lui-même, au milieu du bruit. La dignité n'est pas ce que l'on affiche sur un écran. C'est la prémisse depuis laquelle on conçoit, et le souffle depuis lequel on décide. Une machine peut l'imprimer en une milliseconde. Elle ne peut pas la tenir à notre place.

 

(Cet article accompagne une rencontre organisée par l'Institut EuropIA à l'Institut de Théologie de Nice, autour de l'encyclique et de l'intelligence artificielle.)

 

Sources

Léon XIV, *Magnifica Humanitas* (2026) —  https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

Léon XIII, *Rerum Novarum* (1891) — https://www.vatican.va/content/leo-xiii/fr/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html

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<p>Nicoletta Iacobacci est chercheuse en éthique de l'intelligence artificielle. Elle enseigne à la FHNW de Bâle, conseille la Commission européenne sur l'éthique de la recherche et fait partie du réseau Women4Ethical AI de l'UNESCO. Son travail porte sur la place du jugement humain dans les décisions médiées par l'IA.</p>
Nicoletta Lacobacci

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